Burkina Faso: l’introuvable cohésion sociale

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Nous mesurons chaque jour un peu plus les conséquences désastreuses du péché originel du “Burkina post-insurrectionnel”: Avoir obstinément refusé d’exercer un droit d’inventaire sur l’insurrection dite populaire des 30 et 31 octobre 2014…

Or autant Blaise Compaoré, par son entêtement autiste n’a laissé aux Burkinabè que le choix entre se soumettre une fois de plus ou de le démettre ; autant il y a eu des débordements hélas inévitables en pareilles circonstances, mais qu’il aurait fallu avoir le courage de dénoncer dès les premières heures de l’après Blaise.

Cela, aucun parti politique n’a eu le courage de le faire. Et cinq ans après, l’arrogance et l’outrance d’un CDP requinqué et de son faux-nez la CODER n’encouragent nullement à une telle démarche qui serait perçue comme une trahison supplémentaire de l’insurrection.

Et pourtant, il faudrait bien le faire. Pour dénouer cette crise de l’autorité de l’État, il faudra bien commencer par le commencement, c’est à dire l’immédiat après Compaoré.

Le délitement de l’État avait commencé bien avant la chute de Compaoré. Au minimum en 2011.

Seulement voilà. Depuis, il y a eu une alternance, et le nouveau pouvoir, bien qu’issu d’une scission du CDP de Blaise Compaoré, est arrivé au pouvoir porté par une insurrection, puis légitimé par les urnes.

Il pouvait par conséquent remettre les compteurs à zéro, et repartir sur de nouvelles bases. Il ne l’a pas fait. Bien au contraire, il a légitimé les méthodes de revendications insurrectionnelles et séditieuses. Au droit se sont substitués la prime à la capacité de nuisance et les petits arrangements crapuleux et iniques.

Or, une société qui évacue le droit produit l’anarchie et la violence.

L’anarchie et la violence, nous y sommes. Il serait fastidieux, voire impossible, mais surtout extrêmement pénible de faire l’inventaire du nombre de situations dans lesquelles, depuis janvier 2016,  la loi a été non seulement foulée aux pieds, mais carrément jetée par dessus bord dans le vain espoir d’acheter la paix sociale.

Comment peut-on espérer acheter la paix sociale en multipliant les injustices, les iniquités et les dénis de droit ?

Cependant, au point où nous en sommes, que peuvent encore faire ces « autorités » là ?

Tout le monde demande de la fermeté, mais s’insurge lorsque cela s’approche de son voisinage…

Ce pouvoir a déjà trop cédé à la dictature des minorités bruyantes et violentes pour pouvoir commencer à sévir. Les Burkinabè ont une certaine aversion pour l’injustice, le deux poids deux mesures. Ils justifient toujours les fautes des uns par celles des autres… Surtout lorsque ces derniers n’ont pas été sanctionnés, eux…

Ils ne nous reste donc plus qu’à prier pour que le pays arrive cahin-caha aux élections de 2020 avant de s’effondrer totalement comme le Mali en 2012, et à espérer qu’avec une légitimité toute neuve obtenue des urnes, celui ou celle qui sera élu.e tournera enfin la page post-insurrectionnelle.

Le hic, c’est que l’opposition qui encourage toutes ces jacqueries sera elle aussi bien en mal de les combattre si elle venait à être au pouvoir en 2021. Elle sera piégée par sa clientèle électorale comme le MPP l’est aujourd’hui avec la sienne !

Par ailleurs, plus que son prédécesseur, le président actuel ne semble jurer que par les “personnes ressources”. En clair, les chefferies coutumières et religieuses qui sont encore, dans bien de nos campagnes, les vrais détenteurs du pouvoir effectif, et accessoirement grands pourvoyeurs de voix lors des élections.

Or, il apparaît que ce dernier rempart qui nous protégeait de l’abîme est aujourd’hui profondément rongé de l’intérieur.

Les chefferies religieuses, à force de louvoiements, ont laissé l’amalgame se faire entre elles et des charlatans et des prédicateurs de tout poil.

Quand aux chefferies coutumières, chose extraordinaire, inouïe au pays de Thomas Sankara, dans leur course aux prébendes et aux honneurs, elles ont elles aussi laissé s’installer l’amalgame entre elles et les chefferies traditionnelles qui prolifèrent depuis l’avènement de la 4ème république.

Nombre de Bonnets Rouges New Look faut-il le rappeler, ne sont en réalité qu’une résurgence des chefs de cantons créés par l’administration coloniale française afin d’assurer la collecte de l’impôt de capitation et le recrutement forcé de tirailleurs et de main d’oeuvre pour les Travaux Forcés !

Par ailleurs et dans le Soum notamment, Malam Ibrahim Dicko et son association islamique baptisée Al-Irchad devenue plus tard le groupe terroriste Ansarul Islam doivent en partie leur succès à des conflits de classe et de génération qui se passent parfois avec beaucoup de violence dans leur communauté. Mais cet aspect du terrorisme dans le Soum est très peu évoqué ouvertement. Surtout depuis Yirgou et Arbinda…

Les filets de sécurité, les verrous sautent donc les uns après les autres.

Et pourtant, il nous faut tourner la page du “Burkina post-insurrectionnel” et revenir au droit. Et le plus tôt sera le mieux. Pour tous et pour chacun.

Comme toute oeuvre humaine, le droit est certes imparfait. Mais jusque là, on n’a encore rien trouvé de mieux pour bâtir une société moderne et ordonnée.

Du fait de son histoire, la justice burkinabè ne peut avoir un fonctionnement normal sans être purgée des magistrats politiques et des magistrats corrompus qui sont d’ailleurs souvent les mêmes. Mais ce qui est vrai de la justice l’est également des FDS de l’administration en général.

Il nous faut bâtir un État de droit. Il nous faut absolument avoir cette ambition et en prendre résolument le chemin. Et cela commence par une administration et une justice dépolitisées.

Maix.