Revendications des enseignants: la lettre d’un conseiller pédagogique au Premier ministre

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Ceci est la lettre d’un conseiller pédagogique au nouveau premier ministre Christophe Marie Joseph Dabiré. Dans cette note, le conseiller interpelle le chef du gouvernement sur la nécessité de trouver une solution aux revendications des enseignants.

Ma lettre au premier ministre Dabiré

  Monsieur le Premier Ministre, 

 Je me réserve de vous féliciter car je trouve plus intéressant de le faire à l’heure du bilan, à la fin de votre mandat. Je vous souhaiterai au moins bonne arrivée à la primature. Et je m’empresse de vous livrer la quintessence des préoccupations du monde de l’éducation et vous rapporter toutes les attentes des personnels de l’éducation. À l’heure de votre bilan, nous souhaiterons être parmi ceux qui vous féliciteront pour avoir accompli dignement votre mission. 

 Monsieur le Premier Ministre, 

Prenez la peine que je vous retrace la genèse de notre lutte.

 En effet, depuis le 5 octobre 2017, les personnels de l’éducation après plusieurs années de lutte isolées, face à la morosité de notre système éducatif et en considération de la précarité des conditions de travail et de vie des enseignants, ont lancé un signal fort à l’adresse du gouvernement. Des marches- meetings aux boycotts d’actes administratifs et pédagogiques, le système éducatif est secoué par une crise depuis cette période. Au premier moment, le gouvernement est resté sourd, muet et méprisant à notre égard.  Vu la persistance des mouvements de protestation au MENA, le gouvernement engage en janvier 2018 des négociations avec la coordination nationale des syndicats de l’éducation. Ces dites négociations ont abouti à la signature d’un protocole d’accord entre le gouvernement et la CNSE le 27 janvier 2018 sous le témoignage des chefs coutumiers et des responsables religieux.

  De cette date à aujourd’hui, le monde enseignant est plongé dans un désarroi et une grande déception qui effritent la patience légendaire reconnue aux éducateurs. Le sentiment de mépris par la nation toute entière est notre quotidien. L’État burkinabè joue avec son éducation et le gouvernement considère les personnels de l’éducation comme des plaisantins. Et pourtant, il n’y a pas d’avenir pour un pays dont le son système éducatif vivote.

  Excellence Monsieur le Premier Ministre,

  Sans encore faire étalage du contenu du protocole d’accord signé entre le gouvernement et la CNSE, je voudrais vous faire un petit rappel des brimades subies par les enseignants notamment ceux du primaire.

 Recruté niveau BEPC, l’élève-maître doit subir deux (02) ans de formation à l’issue de laquelle, il sort avec le diplôme du Certificat Elémentaire d’Aptitude Pédagogique (CEAP).  Sorti donc de l’ENEP avec ce diplôme, l’instituteur adjoint certifié est reclassé en catégorie C échelle 1 (C1). Après cinq (05) ans dans l’administration publique dont trois (03) ans d’enseignement effectif, il est autorisé à passer son deuxième examen professionnel le Certificat d’Aptitude Pédagogique (CAP) en 2 ans (théorie et pratique)). En cas d’admission, il est alors reclassé comme Instituteur Certifié (IC) en catégorie B échelle 1 (B1). Ce qui correspond selon la loi 081 au niveau bac + 2 ans de formation.  Après trois (03) ans d’enseignement effectif en qualité d’Instituteur Certifié deux choix se présentent, entre l’administration scolaire et l’encadrement pédagogique. S’il opte pour le corps des instituteurs principaux (qui est un corps d’encadrement), et en cas d’admission, l’instituteur rejoint l’Ecole Normnale Supérieure de Koudougou pour une formation de 12 mois. À sa sortie il est reclassé en catégorie A échelle 3 (bac +3). Après 3 ans encore, il subit le concours des conseillers pédagogiques. En cas de succès, il retourne à l’ENS de Koudougou pour faire 2 ans de formation et ressort en catégorie A échelle 2 (bac + 5ans, correspondant normalement à la catégorie A1 dans la loi 081). Le calvaire n’est pas fini car il reste le concours des Inspecteurs de l’Enseignement du Premier Degré qui a lieu après 3 ans de fonction de conseiller pédagogique. En cas de succès, le conseiller pédagogique retourne encore à Koudougou pour 2 ans de formation. A sa sortie, il est classé en A1 (avec bac +7 ans). 

 Ainsi, l’instituteur certifié de catégorie B1 met 11 ans de sa vie dont 5 ans à l’ENS pour atteindre la catégorie A1, chose que les autres agents de la fonction publique font en 2 ans.

  Excellence Monsieur le Premier Ministre, 

  Ce parcours est épatant, commando et révoltant car plein d’injustices. C’est au primaire que toutes les échelles de la catégorie A de la fonction publique sont péniblement supportées par les enseignants avec en prime la coupure des indemnités, la dislocation des familles, la hanitse des affectations…. De A3, il faut encore A2 et terminer par A1. Tout cela donne l’impression que faire de la promotion devient une malédiction car plus l’on progresse plus la frustration va grandissante.

  Comparaison n’est pas raison certes mais elle permet souvent de mieux cerner certaines situations. En effet, dans le même ministère et dans la fonction publique en général, les agents passent de B1 à A1 après un seul concours assorti de 2 ans de formation à l’école. Qu’ont fait les enseignants du primaire à la nation pour subir un tel sort ?.

  Après le CAP, au lieu d’opter pour le corps des instituteurs principaux, si l’instituteur  se présente au concours de l’Ecole Nationale d’Administration et de Magistrature (ENAM) cycle A il sort après deux ans de formation avec le titre de Conseiller d’Administration Scolaire et Universitaire (CASU) ou de Conseiller d’Intendance Scolaire et Universitaire (CISU) et est reclassé dans la catégorie A échelle 1 (A1). Il est de ce point de vue à grade égal avec l’Inspecteur de l’Enseignement du Premier Degré (IEPD) ou le Professeur Certifié des lycées et collèges recruté niveau licence.

Ainsi, le parcours est endurant pour l’instituteur certifié qui opte pour le corps des instituteurs principaux car il lui faut onze (11) ans pour atteindre la catégorie A 1. Par contre si l’instituteur certifié opte pour le concours de l’ENAM, après deux (02) ans de formation il est reclassé en A1.

Ainsi donc, il faut au minimum 21 ans de service à un élève instituteur adjoint certifié pour accéder au sommet c’est-à-dire à la catégorie A 1. 

N’est-ce pas là le plan de carrière le plus long de la fonction publique burkinabè ?

 Excellence Monsieur le Premier Ministre,

 Vous comprenez sans doute, toute la frustration des personnels de l’éducation et notre détermination à obtenir un statut valorisant. Les enseignants du primaire ont subi toutes sortes de brimades et voilà pourquoi, aujourd’hui nous réclamons tout simplement une restitution de carrière. La sagesse légendaire reconnue au corps enseignant nous impose de faire fi du passé mais nous n’allons jamais accepter que le gouvernement nous impose son plan de carrière qui feint d’ignorer ce passé sombre en excluant l’existant, c’est-à-dire ceux qui luttent aujourd’hui. Il faut impérativement un plan de carrière digne de la noblesse de notre métier prenant en compte les aspirations profondes de la majorité des personnels de l’éducation. Le 1er janvier 2018 est la date de référence du statut valorisant que nous réclamons et nous y tenons fermement. Je me réserve de devancer la Coordination Nationale des Syndicats de l’Education (CNSE) dans des propositions de plan de carrière mais l’ensemble des personnels de l’éducation nationale demande une reprise des négociations sans délai avec l’organe délégué. Il faut vite finir avec cette question de statut valorisant et passer à autre chose car si rien n’est fait la CNSE aura du mal à contenir sa base.

 Excellence Monsieur le Premier Ministre,

 Votre expérience, votre sagesse et votre sens élevé de la responsabilité me rassurent quant à une issue heureuse et consensuelle dans ce bras de fer qui oppose le gouvernement à la coordination nationale des syndicats de l’éducation. Je compte sur vous pour qu’en fin mars au plus tard le système éducatif retrouve la sérénité.

  Recevez Monsieur le Premier Ministre, toute ma gratitude et tout mon profond respect.

    Traoré Abdoulaye Fundjé

Conseiller Pédagogique Itinérant au MENAPLN